INFO-Réunion
EUGÈNE DAYOT (1810-1852)

Eric Boyer

BIOGRAPHIE

 

Laurent Joachim Dayot naît à Saint-Paul de la Réunion , le 8 août 1810. De santé fragile, il suit les cours d’un précepteur qui loue son travail et ses aptitudes en mathématique.

En 1828, il entre dans les Ponts et Chaussées puis démissionne pour rejoindre son père, installé à Madagascar. C’est là qu’à vingt ans , il contracte la lèpre. Il revient alors sur l’île et se consacre à l’écriture : il fonde le journal , le Créole dans lequel il publie son poème célèbre : le Mutilé

 

 

La place de son œuvre dans la littérature

Il affiche son opposition au système colonial , à l’esclavage et à la peine de mort :

Quoi ! l’homme dont l’erreur égare chaque pas
Ne peut donner la vie et donne le trépas !...
C’est en vain que des lois il couvre son cynisme,
Son pouvoir est un crime et son droit un sophisme.

 

Contraint de vendre son journal par la société esclavagiste, il devient clerc de notaire puis feuilletoniste dan un autre journal : le Courrier de Saint-Paul où en 1844, il publie sous forme de feuilleton son roman Bourbon Pittoresque roman épique où il fait revivre les combats des esclaves marrons et des blancs du littoral,chasseurs d’esclaves.

 

Il écrit de nombreux poèmes traitant de la souffrance, de la mort, de l’amour et de la solitude , en particulier le Mutilé où il exprime sa frustration de l’amour :

Vingt ans et mutilé !... voilà quelle est ma part ;
Vingt ans… C’est l’âge où Dieu nous fait un cœur de flamme,
C’est l’âge où notre ciel s’embellit d’un regard.
L’âge où mourir n’est rien pour un baiser de femme,
Et le sort m’a tout pris ! tout… excepté mon cœur !

(Extrait de Le Mutilé)

 

Mais aussi la nature après sa visite à Salazie où il espérait se soigner grâce à l’eau des sources :

Saluons, en passant, ces superbes pitons
Qu'une vapeur bleuâtre offre à sa transparence.
La royale fougère y suspend ses festons,
Et sur leurs flancs moussus le palmier balance.
Contemplant ces torrents qui blanchissent leurs bords,
Et ces ponts suspendus, et ces gorges profondes,

Où l'on n'entend jamais que le long bruit des ondes
Qui tombent en cascades et grondent en accords !

 

Eugène Dayot est le seul poète de cette période qui a vécu entièrement sur l’île. Il reproche à ses contemporains leur attrait pour la métropole :

 

Oh ! dis-moi donc, enfant de la race créole,
D'où vient que pour nos bords, ton cœur est sans amour ?
D'où vient que faible encor, ta première parole,
Dans l'avenir douteux, semble arrêter le jour
D'un départ sans retour ?

 

Eugène Dayot meurt le 19 décembre 1852 . Sa tombe se trouve au cimetière marin de Saint-Paul.

 

Bibliographie

-Le mutilé

- Bourbon pittoresque Imprimerie Croix du Sud 1966 à titre posthume

-Œuvres choisies réédition par Jacques LOUGNON imprimerie NID1978







Parenthèse poétique



Le Mutilé

 

Vingt ans et mutilé !... voilà quelle est ma part;
Vingt ans... c'est l'âge où Dieu nous fait un cœur de flamme ;
C'est l'âge où notre ciel s'embellit d'un regard,
L'âge où mourir n'est rien pour un baiser de femme.

Et le sort m'a tout pris !... excepté mon cœur !
Mon cœur... à quoi sert-il ? ironique faveur !
C'est le feu qui révèle au nautonier qui sombre,

Le gouffre inévitable au sein de la nuit sombre ;
C'est la froide raison rendue à l'insensé :
Heureux s'il n'eût jamais pensé !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et mon cœur souffre moins, lorsque je dis : ma mère !

A ce large festin des élus d'ici-bas,
Qui me dira pourquoi je ne suis qu'un Lazare !
La vie est une fête où je ne m'assieds pas,
Et pourtant j'ai rêvé sa joyeuse fanfare !
La douleur m'a fait boire à sa coupe de fer ;
Jeune vieillard, j'ai bu tout ce qu'elle a d'amer.
O vous qui demandez si l'âme est immortelle,
Et ma part de bonheur,... dites!... où donc est-elle ?
Quoi ! Dieu nous mentirait, quand sa sainte équité
Nous promet l'immortalité !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je ne puis douter, lorsque je dis : ma mère !

Toute existence ici s'échange par moitié,
Chaque âme peut trouver cette âme de son rêve ;
Moi, quand je crie : Amour, l'écho répond : Pitié !...
Et ce mot dans mon cœur s'enfonce comme un glaive
Quelle bouche de femme éteindra dans mon sein
Cette soif d'être aimé qui me brûle sans fin ?
Vivre seul dans la vie... Oh ! ce penser me tue !
Vivre seul... quand mon cœur est si riche d'amour.
Il vibre comme un glas dans mon âme abattue ; C'est à ne plus aimer le jour !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je veux vivre encor, lorsque je dis : ma mère !

Souvent, le front ridé de mes sombres ennuis,
J'ai voulu, dans la foule, être oublieux et vivre ;
J'ai voulu respirer, au sein des folles nuits,

Ces voluptés de bal dont le prestige enivre;
Imprudent que j'étais !... j'ai maudit leurs plaisirs !
Car je voyais glisser, dans leur valse en délire,
Ces vierges que le ciel enfanta d'un sourire ;
Je les voyais; et nulle, en passant près de moi,
Ne disait d'un regard : à toi !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je ne maudis plus, lorsque je dis : ma mère

Oh ! vous ne savez pas, vous qui vivez heureux,
Ce qu'un long désespoir peut jeter dans la vie !
Vous n'avez point senti ce moxa douloureux
Qui torture le cœur et qu'on nomme l'envie !
Quand un rêve d'amour vous suit au bal bruyant,
L'espérance du moins s'y montre en souriant ;
Mais moi, lorsque le bal a fini ses quadrilles,
Ai-je une fiancée, entre ces jeunes filles,
A qui je puisse dire en lui serrant la main :
Dieu m'a fait un bien doux destin !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et puis-je être envieux, lorsque je dis : ma mère !

Ah ! lorsque vers la tombe inclinera mon front,
Je n'aurai pas une âme à qui léguer mon âme ;
Arrivé seul au port où m'attend l'abandon,
Sans sourire, sans pleurs, je quitterai la rame.
Aucun enfant au seuil de mes jours éternels
Ne viendra recevoir mes adieux paternels !
Autour de mon chevet, à l'heure d'agonie,
Mes regards vainement chercheront une amie !
Et de moi, sur ce globe où je vins pour souffrir,
Plus rien... pas même un souvenir !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et si tu me survis, tu pleureras.... ma mère !

 

 

 



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